« Une grande perte, en effet une très grande perte »
Ces mots sont d’Ibn Abbas, cousin du Prophète ﷺ, surnommé « l’érudit de la Oumma » et auteur de 727 hadiths dans le seul Bukhari. Ce n’est pas une source tardive, ce n’est pas un polémiste, ce n’est pas une tradition marginale. C’est l’un des compagnons les plus respectés de l’islam, dans les deux recueils considérés comme les plus authentiques de la tradition sunnite, le Sahih al-Bukhari et le Sahih Muslim, qui, chaque fois qu’il évoque un épisode précis des derniers jours du Prophète ﷺ, pleure au point que ses larmes imbibent les cailloux à ses pieds, et conclut invariablement par ces mots : « Ce fut une grande perte, en effet une très grande perte, que, à cause de leur dispute et de leur bruit, le Messager d’Allah ﷺ n’ait pas pu écrire ce document pour eux. » (Sahih Muslim, 1637c)
La question qui se pose immédiatement est simple : de quel événement parle-t-il ? Et pourquoi un homme de cette stature, dans des sources de cette autorité, emploie-t-il le mot calamité pour qualifier ce qui s’est passé ?
Un récit que la tradition sunnite ne peut pas effacer
La Calamité du Jeudi, Raziyyat al-Khamis, est rapportée cinq fois dans le Sahih al-Bukhari et une fois dans le Sahih Muslim, toujours par Ibn Abbas. Les spécialistes la classifient comme mutawatir : transmise par un si grand nombre de voies indépendantes qu’il est impossible d’en contester l’existence ou d’en suspecter l’invention. C’est le niveau d’authenticité le plus élevé qui existe en science hadithique.
Ce qui est frappant, c’est la dispersion de ces cinq occurrences dans Bukhari : la maladie du Prophète, l’écriture de la connaissance, l’expulsion des juifs, le malade qui demande qu’on le laisse, le caractère blâmable de la division. Cinq chapitres différents, sans lien thématique évident entre eux. Ce récit apparaît partout, comme une pièce que l’on ne peut pas ne pas mentionner mais que l’on ne sait pas vraiment où ranger.
C’est là qu’Al-Shahrastani, érudit sunnite du 12e siècle, théologien ash’arite et juriste shafi’ite, apporte un éclairage décisif. Dans son encyclopédie Al-Milal wa al-Nihal, il écrit : « Le premier différend qui éclata dans l’islam eut lieu au moment de la maladie du Prophète ﷺ, lorsque ce dernier demanda de quoi écrire une déclaration claire. » Pour lui, cet épisode n’est pas anecdotique : c’est le point d’origine d’une fracture. Ce jugement, venu de l’intérieur même de la tradition sunnite classique, donne toute sa portée aux larmes d’Ibn Abbas. Avant de tirer la moindre conclusion, il faut donc commencer par les faits.
Ce qui s’est passé
Ibn Abbas rapporte que lors des derniers jours de sa vie, alors que sa maladie s’aggravait, le Prophète ﷺ dit aux personnes présentes dans la maison : « Approchez, que je puisse vous écrire un document après lequel vous ne vous égarerez jamais. »
Ce qui suivit est constant dans toutes les versions : une dispute éclata immédiatement. Une partie des présents voulait apporter de quoi écrire. Omar ibn al-Khattab prit la parole et dit : « Le Prophète ﷺ est gravement malade. Vous avez le Coran, le Livre d’Allah nous suffit. » Selon certaines versions, des présents ajoutèrent que le Prophète « délirait » ou avait « perdu la raison ». Le tumulte devint tel que le Prophète ﷺ finit par leur dire de partir. Le testament ne fut jamais écrit dans les sources dites sunnites, mais pourtant il se retrouve dans les sources provenant de la famille du Prophète ﷺ.
Voici l’une des versions rapportées dans le Sahih al-Bukhari (4431) :
« Jeudi ! Et quel grand jour ce jeudi fut ! La maladie du Messager d’Allah ﷺ s’aggrava ce jour-là, et il dit : « Apportez-moi de quoi écrire, afin que je puisse vous écrire quelque chose après quoi vous ne vous égarerez jamais. » Les personnes présentes commencèrent à diverger à ce sujet, et il n’était pas convenable de diverger en présence d’un Prophète. Certains dirent : « Qu’a-t-il ? Pensez-vous qu’il délire en raison de sa maladie ? Demandez-lui pour comprendre son état. » Le Prophète ﷺ dit : « Laissez-moi, car mon état actuel est meilleur que ce à quoi vous m’appelez. » Ensuite, il leur donna l’ordre de faire trois choses : « Expulsez les païens de la Péninsule Arabique ; respectez et faites des cadeaux aux délégations étrangères comme vous m’avez vu le faire. », Said bin Jubair, le sous-narrateur, dit qu’Ibn Abbas resta silencieux concernant le troisième ordre, ou dit : « Je l’ai oublié. » »
Ce récit soulève à lui seul plusieurs questions que nous allons examiner, mais retenons d’abord la réaction d’Ibn Abbas lui-même. Dans le Sahih Muslim (1637), Saïd ibn Jubayr raconte qu’en évoquant cet épisode, Ibn Abbas pleurait au point que ses larmes imbibaient les cailloux à ses pieds. Sa conclusion, répétée à chaque fois, est toujours la même : une calamité.
Les premières questions que posent les sources
Plusieurs points méritent d’être relevés avant toute interprétation.
Le mot que choisit Ibn Abbas, calamité, grande perte, n’est pas anodin. Ce terme qualifie la situation non pas comme un malentendu bénin ou une décision raisonnable dans les circonstances, mais comme un événement grave, regrettable, lourd de conséquences. Pourquoi un compagnon aussi mesuré, aussi respecté, emploierait-il une telle formulation si refuser d’apporter de quoi écrire relevait simplement d’un souci de ménager un mourant ?
Ensuite, si une dispute a bien éclaté, c’est qu’il y avait dans la pièce des personnes qui souhaitaient apporter de quoi écrire, et d’autres qui s’y opposaient. La position d’Omar n’était donc pas unanime, y compris parmi ceux qui connaissaient tout aussi bien l’état de santé du Prophète ﷺ. Pourquoi une partie des présents aurait-elle perçu la situation si différemment ?
Enfin, la réaction même du Prophète ﷺ mérite attention. Il ne sourit pas, ne remercie pas Omar pour sa sollicitude. Il leur dit de partir. Ce n’est pas la réaction de quelqu’un qui accepte un avis bienveillant. C’est la réaction de quelqu’un dont la demande a été refusée, et qui choisit le silence plutôt que de s’engager dans une dispute en présence de la mort.
Ces questions resteront ouvertes à la fin de cet article. L’article suivant les traitera une par une, à partir des sources sunnites elles-mêmes.
Suite : Article 2, Les contradictions que les sources ne résolvent pas