La Calamité du Jeudi : Ce que les sources sunnites n’expliquent pas – Partie 2

Suite de l’article 1. Les faits ont été établis : le Prophète ﷺ a demandé de quoi écrire, Omar s’y est opposé, le document n’a jamais été rédigé, et Ibn Abbas a qualifié cela de grande calamité. Restent les questions que posent les sources sunnites elles-mêmes, sans qu’aucune réponse satisfaisante n’y ait été apportée.

« Il délire » : Et les versets qui contredisent cette affirmation

La justification la plus souvent avancée pour défendre la réaction d’Omar est celle-ci : il savait que le Prophète ﷺ était gravement malade, il craignait de le fatiguer davantage, et il a jugé que son état ne lui permettait pas d’écrire quoi que ce soit de fiable. En somme, Omar aurait voulu protéger le Prophète ﷺ, et protéger la communauté d’un document rédigé dans un moment de faiblesse.

Le problème est que cette justification se heurte directement à plusieurs versets coraniques, et non des moindres.

La sourate 53, versets 3 et 4 est explicite : « Il ne parle pas sous l’effet de la passion. Ce n’est rien d’autre qu’une révélation inspirée. »

La sourate 81, versets 19 à 22 : « Votre compagnon n’est pas fou. » La sourate 59, verset 7 : « Tout ce que le Messager vous donne, prenez-le. »

Ces versets ne comportent aucune clause conditionnelle. Ils ne disent pas : « sauf s’il est malade », ni « sauf en fin de vie. » Si l’on accepte que la maladie du Prophète ﷺ suspend la validité de sa parole, on introduit dans la théologie une exception que le Coran lui-même n’a pas prévue. Or qui avait l’autorité d’introduire cette exception, Omar, ou le texte révélé ?

La question n’est pas rhétorique. Ibn Abbas ne l’a pas posée par polémique. Il l’a posée parce qu’il y voyait une tension réelle, et il a choisi de l’appeler par son nom : une calamité.

« Nous avons le Coran », mais lequel ?

La seconde justification d’Omar est qu’en refusant d’apporter de quoi écrire, il affirmait que le Coran suffisait à guider la communauté. « Le Livre d’Allah nous suffit. » C’est la formule que rapportent toutes les versions du hadith.

Mais à peine 1 mois plus tard, le même Omar se rend auprès d’Abu Bakr avec une inquiétude précise. Le Sahih Bukhari (hadith 7191) rapporte ses mots : « Un grand nombre de récitateurs du Coran ont été tués à Al-Yamama. J’ai peur que les pertes augmentent sur d’autres champs de bataille, de sorte qu’une grande partie du Coran puisse être perdue. Je considère qu’il faut le faire collecter. »

La contradiction est frappante. Au chevet du Prophète ﷺ mourant, le Coran suffit, à tel point qu’il justifie de refuser à ce même Prophète de quoi écrire. Quelques mois après sa mort, ce même Coran risque de disparaître et il faut d’urgence le compiler. Ces deux positions ne peuvent pas coexister sans qu’on s’interroge sur la cohérence de l’argument initial.

Il faut ajouter à cela un fait que l’on oublie souvent : au moment de la Calamité du Jeudi, selon les sources dites sunnites le Coran n’existait pas sous forme de livre compilé. Il était dispersé sur des omoplates d’animaux, des fragments de parchemin, dans la mémoire de récitateurs dont les versions différaient selon les régions. Les sources provenant de la famille du Prophète ﷺ nous parle toutes fois du coran comme étant compilé en feuillet dans un morceau de tissue mais non relié sous forme d’un livre. Mais selon le Sahih Bukhari (hadith 4987) rapporte que c’est Uthman, troisième calife, qui ordonnera environ quinze ans après la mort du Prophète ﷺ de rassembler les manuscrits et de brûler les versions divergentes. Dire au chevet du Prophète ﷺ que « le Coran suffit » quand le Coran n’est pas encore un texte unifié est, au minimum, un argument fragile.

La sourate 49 et le silence brisé

Un troisième élément ressort des sources, plus discret mais tout aussi significatif. Le Sahih Bukhari (hadith 4845) rapporte que la sourate 49, verset 2, « Ô vous qui avez cru ! N’élevez pas vos voix au-dessus de la voix du Prophète », fut révélée notamment à cause d’Abu Bakr et d’Omar, qui avaient élevé la voix en sa présence. Le hadith précise qu’après cette révélation, Omar parlait si doucement au Prophète ﷺ que ce dernier devait lui demander de répéter.

Mais lors de la Calamité du Jeudi, c’est Omar qui parle le premier, haut et fort, pour s’opposer à la demande du Prophète ﷺ mourant, provoquant ainsi la dispute qui conduira le Prophète ﷺ à les renvoyer. Ce n’est pas un détail. C’est un acte dans un contexte où le Coran avait déjà établi que s’opposer à la voix du Prophète pouvait rendre les œuvres vaines « sans que vous vous en rendiez compte », et surtout quand vous êtes visé par le verset lui-même.

L’oubli du troisième point, une question que les sources posent sans y répondre

Un élément souvent ignoré dans ce récit est que, selon Ibn Abbas lui-même, le Prophète ﷺ, après avoir renvoyé les présents, aurait malgré tout énoncé trois instructions orales. Deux sont rapportées : expulser les polythéistes de la péninsule arabique, et honorer les délégations étrangères. Le troisième point reste mystérieux.

Dans le hadith 4431 de Bukhari : « Ibn Abbas resta silencieux concernant le troisième ordre, ou il dit : ‘Je l’ai oublié. » Dans le hadith 3168 : « Le troisième ordre était quelque chose de bénéfique, qu’Ibn Abbas n’a pas mentionné ou qu’il a mentionné mais que j’ai oublié. » Dans le Sahih Muslim (1637) : « Ibn Abbas resta silencieux sur le troisième point, ou il dit : ‘Mais je l’ai oublié.’ »

Voilà un problème que les sources elles-mêmes signalent sans le résoudre. Ibn Abbas, surnommé l’érudit de la Oumma, auteur de 727 hadiths dans Bukhari, qui pleure à chaque fois qu’il évoque cet événement au point de mouiller les cailloux à ses pieds, cet homme aurait oublié le troisième point des dernières paroles du Prophète ﷺ. Des instructions que ce même Prophète avait introduites par ces mots : « des paroles après lesquelles vous ne vous égarerez jamais. »

Pourquoi personne d’autre parmi les présents, Omar, Aïcha, Ali, tous nommément cités dans les versions du hadith, n’a complété ce point manquant ? Quatre hypothèses sont envisageables : personne ne l’a entendu, ce qui serait étrange dans une pièce fermée ; Ibn Abbas a choisi de ne pas le mentionner, ce qui soulève une autre question ; ou le troisième point portait sur quelque chose que certains préféraient ne pas voir circuler, ou encore que le dernier aurait tout simplement était effacés des livres de hadiths. Les sources laissent la question entière.

L’obligation du testament, et ce qu’elle implique

Un dernier angle mérite d’être examiné, car il touche non pas à la politique mais à la pratique islamique la plus élémentaire. Le Coran est explicite : « On vous a prescrit, quand la mort est proche de l’un de vous et s’il laisse des biens, de faire un testament en règle. C’est un devoir pour les pieux. » (2:180). Le Sahih Muslim (1627) et le Sahih Bukhari (2738) confirment par un hadith d’Ibn Umar que « tout musulman qui a quelque chose à léguer ne doit pas passer deux nuits sans avoir rédigé son testament. »

Le Prophète ﷺ est mort environ quatre jours après la Calamité du Jeudi. Sa demande d’écrire s’inscrit donc exactement dans ce délai. Écrire un testament n’était pas une idée soudaine liée au délire, c’était l’accomplissement d’une obligation qu’il avait lui-même prescrite à sa communauté. Dans ce contexte, comment justifier le refus de lui apporter de quoi écrire ?

L’ironie est que Abu Bakr, lui, a rédigé un testament et désigné nommément son successeur, Omar ibn al-Khattab, comme en témoignent le Tarikh al-Tabari (volume 11) et le Kitab al-Imama wa al-Siyasa d’Ibn Qutayba. Le premier calife a accompli ce que la tradition sunnite dit que le Prophète ﷺ n’aurait pas accompli. Non par choix. Parce qu’on lui a refusé de quoi écrire.

Des compagnons qui n’auraient pas dû être là

Il y a un élément de contexte que l’on oublie souvent, et qui change pourtant la lecture de l’épisode de manière significative.

Quelques jours avant la Calamité du Jeudi, le Prophète ﷺ, déjà gravement malade, au point de bander sa propre tête à cause de la douleur, sort devant les gens pour confirmer publiquement le commandement d’Usama ibn Zayd sur une armée destinée à la Syrie. Certains compagnons contestaient ce choix en raison du jeune âge d’Usama. Le Prophète ﷺ ne cède pas. Selon le Tarikh al-Tabari (volume 9), il répète l’ordre à plusieurs reprises et maudit explicitement ceux qui retarderaient l’expédition. Parmi les compagnons désignés pour partir se trouvait Omar ibn al-Khattab, fait confirmé par le Sahih Bukhari (hadith 4469) et le Tarikh al-Tabari (volume 10).

L’armée ne partira jamais. Elle était encore à Médine lors de la Calamité du Jeudi, et toujours à Médine à la mort du Prophète ﷺ.

Pourquoi un homme aussi épuisé, aussi proche de la mort, insistait-il avec une telle force, et une telle colère, pour éloigner ces compagnons de Médine ? Pourquoi maudire ceux qui tardent à partir, alors qu’il aurait pu simplement reporter l’expédition compte tenu de son état ? La question mérite d’être posée. Le Prophète ﷺ savait-il ce qui allait se passer après lui ? Cherchait-il délibérément à écarter de Médine, pendant ses derniers jours, ceux dont il redoutait les réactions à sa mort et à ses dernières volontés ?

Ce qui est certain, c’est qu’il avait fait un choix inverse pour sa propre famille. Ali ibn Abi Talib n’était pas dans cette armée. Aucun membre des Ahlul Bayt n’y figurait.

La conséquence est donc la suivante : si l’ordre du Prophète ﷺ avait été obéi, Omar n’aurait pas été dans cette pièce le jour de la Calamité du Jeudi. Il était censé être en route vers la Syrie. C’est précisément parce qu’il avait tardé à partir, en ignorant un ordre que le Prophète ﷺ avait répété avec insistance malgré la maladie, qu’il se trouvait là pour s’opposer à la demande d’écrire.

Les sources sunnites ne tirent pas cette conclusion explicitement. Mais elles fournissent tous les éléments pour la voir : celui qui refusa d’apporter de quoi écrire au Prophète ﷺ n’aurait, selon les ordres répétés de ce même Prophète, pas dû se trouver là pour le refuser.

Ce que tout cela révèle

Pris séparément, chacun de ces éléments pourrait s’expliquer. Ensemble, ils forment un tableau que les sources sunnites elles-mêmes, Bukhari, Muslim, Tabari, Ibn Qutayba, ne parviennent pas à rendre cohérent. La justification de bienveillance s’effondre face aux versets coraniques sur la parole prophétique. L’argument du Coran suffisant s’effondre face aux actes d’Omar quelques mois plus tard. Le silence sur le troisième point reste inexpliqué. Et le terme de calamité employé par Ibn Abbas reste là, dans Bukhari et Muslim, comme un verdict que personne n’a jugé utile de contester, parce que personne ne pouvait le faire sans se heurter aux sources elles-mêmes.

Al-Shahrastani avait donc raison : quelque chose s’est brisé ce jeudi-là. Ce que c’était exactement, ce que le Prophète ﷺ aurait écrit, ce que contenait le troisième point, et ce que ce document aurait changé, fera l’objet des articles suivants.

Suite : Article 3 – Ce que la tradition des Ahl al-Bayt (as) a préservé

Retour en haut