La transmission de la religion moyennant un salaire

Par Anabad

Dans la tradition de la Famille du Prophète (les douzes Imams d’’Ahlul-Bayt) , la question de recevoir de l’argent pour transmettre la science ou enseigner le Coran fait l’objet de règles bien précises dans le fiqh (la jurisprudence).

Les Imams de la descendance du Prophète (as) ont tracé une distinction fondamentale entre :

vendre la religion pour s’enrichir

Ce qui est strictement condamné.

percevoir une rémunération pour le temps consacré à l’enseignement afin de subsister

Surtout lorsqu’on n’a pas d’autre travail.

Voici les principes et les hadiths qui cadrent cette situation.

L’Imam al-Sadiq (as) explique la différence entre celui qui utilise l’enseignement du Coran comme marchandise et celui qui reçoit sa subsistance de la communauté pour pouvoir enseigner.

« الْمُعَلِِّمُونَ يَأْخُذُونَ أُجُورَهُمْ، إِنَّمَا هُوَ رِزْقٌ مِنَ اَّللَِّ لَهُمْ لِيَعِيشُوا بِهِ »

L’Imam al-Sadiq (as) a dit : « Les enseignants perçoivent leurs salaires, ce n’est là qu’une subsistance (Rizq) qu’Allah leur accorde pour qu’ils puissent en vivre. »

(Source : Wasa’il al-Chi’ah, Vol. 17, p. 156)

La distinction entre le salaire (Oujrah) et la compensation du temps (Rizq)

Dans l’école des Ahl al-Bayt (as), le principe de base est qu’on ne peut pas fixer un prix commercial sur un acte d’adoration obligatoire (Wajib), comme enseigner les bases absolues de la prière ou de la foi.

Cependant, les Imams ont autorisé deux alternatives pour que l’enseignant puisse vivre de son activité :

  • Le don ou la récompense non conditionnée : L’enseignant accepte ce que les élèves ou la communauté lui donnent pour le faire vivre, sans qu’il ait imposé un tarif strict comme pour une marchandise.
  • La compensation du temps bloqué : L’argent perçu n’est pas le « prix de la parole divine », mais une compensation pour les heures que l’enseignant passe à travailler, ce qui l’empêche d’aller sur le marché pour faire un autre commerce.

« مَنْ أَكَلَ بِالْقُرْآنِ اسْتَأْكَلَ النَّاسَ، وَلَكِنْ عِلْمُكَ عَوْنٌ لَكَ عَلَى مَعِيشَتِكَ »

L’Imam al-Sadiq (as) a dit : « Celui qui « mange » par le Coran (en fait un outil de mendicité) s’approprie indûment les biens des gens. En revanche, que ta science soit une aide pour assurer ta subsistance. »

(Source : Bihar al-Anwar, Vol. 92, p. 24)

L’interdiction de faire de la science un outil de richesse

Les Imams d’Ahlul-Bayt (as) ont mis en garde ceux qui utilisent le savoir uniquement pour accumuler de l’argent. L’Imam al-Sadiq a rapporté :

« Quiconque cherche à obtenir des biens de ce bas-monde en échange de sa science n’aura aucune part dans l’au-delà. »

Ce hadith vise l’intention (niyya) : celui qui est riche ou qui a d’autres moyens de subsistance, mais qui choisit de monnayer la religion par cupidité, alors que sa situation financière lui permet d’enseigner gratuitement. Son enseignement ne lui apportera aucun bien le jour du jugement dernier.

Ce hadith montre le cas interdit : celui qui possède déjà de quoi vivre mais cherche la science uniquement pour amasser de l’argent.

« مَنْ أَرَادَ الْحَدِيثَ لِمَنْفَعَةِ الدُّنْيَا لَمْ يَكُنْ لَهُ فِي الْخِْرَةِ نَصِيبٌ »

L’Imam Ja’far al-Sadiq (as) a dit : « Quiconque recherche la transmission des récits (hadiths) dans le seul but d’en tirer un profit pour ce bas-monde n’aura aucune part dans l’au-delà. »

(Source : Al-Kâfî, Vol. 1, p. 46)

La permission en cas de besoin pour subsister

En revanche, pour celui qui est dans le besoin et qui n’a pas d’autre travail, la jurisprudence des Ahl al-Bayt (as) s’appuie sur la pratique des compagnons des Imams qui étaient enseignants.

Il est rapporté qu’un homme est venu voir l’Imam Al-Sadiq (as) et lui a dit : « Je n’ai pas d’autre moyen de subsistance que d’enseigner le Coran et les lettres aux enfants, m’est-il permis

d’accepter ce que leurs parents me donnent ? » L’Imam répondit : « Si des parents offrent quelque chose à l’enseignant sans que cela n’ait été imposé comme une condition stricte, qu’il l’accepte. »

(Source : Al-Faqîh, Vol. 3, p. 115)

La réponse des Imams d’Ahlul-Bayt (as) a toujours été : Si l’enseignant ne fixe pas de conditions strictes ou de prix d’usure (extrêmement élevé) , et qu’il accepte une rémunération juste pour le temps qu’il consacre afin de nourrir sa famille, cela est licite (Halal). C’est un travail noble car il préserve le savoir au sein de la communauté.

L’Imam Mohammad al-Baqir (as) explique que si les savants devaient abandonner l’enseignement pour courir après d’autres métiers, la science disparaîtrait.

« تَعْلِيمُ الْعِلْمِ صَدَقَةٌ، وَالْعَالِمُ يُعَانُ عَلَى عِلْمِهِ لِئَلََّّ يَضِيعَ الدِِّينُ »

L’Imam Al-Baqir (as) a dit « Enseigner la science est une aumône, et le savant doit être soutenu financièrement dans sa tâche afin que la religion ne se perde pas. »

(Source : Tuhaf al-‘Uqûl, p. 294)

La légitimité des contrats d’enseignement

Dans la jurisprudence des Ahl al-Bayt (as) , un contrat (Ijarah) basé sur le temps passé à enseigner (heures de travail) est valide.

« لََ بَأْسَ بِأَخْذِ الْجُْْرَةِ عَلَى تَعْلِيمِ الْدََْبِ وَالْكِتَابَةِ وَالْعِلْمِ »

L’Imam al-Sadiq (as) a dit : « Il n’y a aucun mal à percevoir un salaire pour l’enseignement des bonnes manières (la littérature), de l’écriture et de la science. »

(Source : Al-Tahdhîb, Vol. 6, p. 364)

La période de l’occultation et le rôle du 12ème Imam

Pour ce qui concerne l’époque actuelle de la grande occultation (liée au 12ème Imam, Al-Mahdi), la transmission de la science passe par le système des savants et des enseignants généraux.

  • Le Trésor Public (Bayt al-Mal) ou les Droits Religieux (Khoums) : Les Imams d’Ahlul-Bayt ont établi que les enseignants, les savants et les propagateurs de la science qui dédient leur vie entière à cette tâche (et n’ont donc pas le temps d’avoir un autre métier) ont le droit d’être pris en charge financièrement par la communauté ou par les fonds gérés au nom du 12ème Imam Al-Mahdi (as).

Cette prise en charge est considérée comme un salaire légitime pour un travail d’utilité publique.

Dans ce hadith célèbre d’Al-Kafi, l’Imam Mussa al-Kadhim (as) explique comment le Khoums doit être distribué. Il stipule clairement que ce trésor sert à couvrir l’ensemble des besoins de ceux qui se dédient à la voie d’Allah, afin qu’ils n’aient pas à mendier ou à s’égarer dans d’autres métiers.

عَنْ أَبِي الْحَسَنِ مُوسَى )عَلَيْهِ السَّلَمَُ( فِي حَدِيثِ الْخُمُسِ: « فَيَقْسِمُهُ بَيْنَهُمْ عَلَى كِتَابِ اَِّللَّ وَسُنَّةِ نَبِيِِّهِ صَلَّى اَّللَُّ عَلَيْهِ وَآلِهِ، بِمَا يَسْتَغْنُونَ بِهِ فِي سَنَتِهِمْ، فَإِنْ فَضَلَ عَنْهُمْ شَيْءٌ فَهُوَ لِلِْمَْامِ، وَإِنْ نَقَصَ عَنْهُمْ شَيْءٌ كَانَ عَلَى الِْمَْامِ أَنْ يُنْوِلَهُمْ مَا يَسْتَغْنُونَ بِهِ. »

D’après Abi al-Hassan Mussa al-Kadhim (as) , dans le long récit sur le Khoums, il dit :

« L’autorité (administrative) le distribue entre eux selon le Livre d’Allah et la Sunna de Son Prophète, à hauteur de ce qui suffit à couvrir entièrement leurs besoins pour l’année. Si après cela il reste un surplus, il revient à l’Imam (as) ; et s’il leur manque quelque chose, il incombe à l’Imam (as) de leur accorder de quoi atteindre cette autosuffisance. »

(Source : Al-Kâfî, Vol. 1, Le Livre des Preuves, Chapitre sur le Fay’ et le Khoums, hadith 4)

Le droit de vivre du Trésor pour celui qui retient son temps pour la communauté

L’Imam Ja’far al-Sadiq (as) cite une règle générale issue de la pratique de l’Imam Ali (as) au cours de son califat à Koufa. Ali ibn Abi Talib (as) versait des allocations fixes depuis le Bayt al-Mal (trésor publique) aux juges, aux enseignants et aux transmetteurs pour qu’ils n’aient pas à faire de commerce.

عَنْ أَبِي عَبْدِ اَِّللَّ )عَلَيْهِ السَّلَمَُ( قَالَ: « كَانَ أَمِيرُ الْمُؤْمِنِينَ )عَلَيْهِ السَّلَمَُ( يُعْطِي النَّاسَ مِنْ بَيْتِ الْمَالِ عَلَى الْعِلْمِ وَالْقُرْآنِ وَالْجِهَادِ، لِيَتَفَرَّغُوا لِمَِْرِ الْمُسْلِمِينَ. »

L’Imam Ja’far al-Sadiq (as) a dit :

« L’Émir des Croyants Ali sur lui la paix octroyait aux gens des biens issus du Trésor Public (Bayt al-Mal) en contrepartie de leur dévouement à la science, au Coran et au Jihad, afin qu’ils puissent se consacrer entièrement aux affaires des musulmans.»

(Source : Wassa’il al-Chi’ah, Vol. 11, p. 83 . Également évoqué dans les commentaires d’Al-Kafi sur l’organisation des affaires publiques)

Ce hadith montre que la subsistance accordée aux savants n’est pas une « faveur » ou une aumône humiliante, mais un droit structurel. L’Imam al-Sadiq (as) explique que le budget géré par l’Imam ( aujourd’hui par ses représentants, les juristes, durant l’occultation du 12ème Imam) a pour fonction de stabiliser la vie des enseignants.

عَنْ جَمِيلِ بْنِ دَرَّاجٍ عَنْ أَبِي عَبْدِ اَِّللَّ )عَلَيْهِ السَّلَمَُ( قَالَ: « إِنَّ اَّللََّ تَعَالَى لَمْ يَدَعْ شَيْئا˝ مِنْ أُمُورِ الْعِبَادِ إِلََّّ وَلَهُ فِيهِ حُكْمٌ، وَجَعَلَ لِلْقَائِمِينَ بِالْعِلْمِ رِزْقا˝ لِئَلََّ يَشْتَغِلُوا عَنْهُ. »

D’après Jamil ibn Darraj, l’Imam Ja’far al-Sadiq (as) a dit :

« Certes, Allah le Très-Haut n’a délaissé aucune des affaires de Ses serviteurs sans lui assigner une règle. Et Il a établi pour ceux qui portent la science une subsistance garantie, afin qu’ils ne soient pas distraits de leur mission (par les nécessités matérielles). »

(Source : Al-Kâfî, Vol. 1, Section sur la vertu de la science)

Ce qu’il faut retenir

Ces textes prouvent de manière irréfutable que dans la vision des Ahlul-Bayt (as) :

  • Le détachement temporel (Tafarrogh) a un prix : Étudier et enseigner correctement demande du temps. Si vous devez passer 10 heures par jour à l’usine ou sur les marchés pour survivre, vous ne pourrez pas transmettre convenablement. Le Khoums et les revenus communautaires ont été créés précisément pour acheter votre « temps libre » au profit de la communauté.
  • C’est un investissement collectif : Toucher une allocation, un salaire ou une aide financière via les structures religieuses ou les dons des croyants pour enseigner est un droit. Tant que l’intention est de servir et non de s’enrichir de manière ostentatoire, vous êtes pleinement dans le cadre tracé par les Imams.

En conclusion : Si vous transmettez la science parce que c’est votre domaine de compétence et que vous n’avez pas d’autre travail pour subvenir à vos besoins, les enseignements des Ahl al-Bayt considèrent cela comme un travail licite. L’essentiel est que le gain financier soit le moyen de vous permettre d’enseigner, et non le but ultime de votre savoir.

Retour en haut