Peut-on étudier la religion sans professeur ? La réponse des Imams d’Ahlul-Bayt
Les étapes pour perfectionner sa religion sont connues :
1 : Apprendre
2 : Comprendre
3 : Pratiquer
4 : Transmettre
Mais ces étapes ne se franchissent pas seul, et elles ne se franchissent pas dans l’ordre choisi par chacun.
On peut lire un texte sans l’avoir compris. On peut croire l’avoir compris sans en avoir perçu les couches. On peut pratiquer pendant des années sur la base d’une lecture lacunaire et ne jamais s’en rendre compte, parce que l’erreur, précisément, ressemble à la vérité quand on n’a pas les outils pour les distinguer. Et cette différence entre lire et comprendre, entre accumuler et saisir, passe dans la majorité des cas par un homme qui a consacré sa vie à ce que le chercheur débutant commence tout juste à effleurer.
L’Imam al-Sadiq (as) a dit :
« Qu’Allah illumine le serviteur qui entend mes paroles, les retient, et les transmet à celui qui ne les a pas entendues. Car il se peut qu’un porteur de science (Fiqh) ne soit pas lui-même savant, et il se peut qu’il transmette cette science à quelqu’un qui en a une compréhension plus profonde que lui. »
Dans l’idéologie des Imams d’Ahlul-Bayt (as), ce hadith justifie le rôle du professeur. Si un simple rapporteur peut se tromper ou être limité, il faut impérativement se tourner vers ceux qui possèdent le « Fiqh » pour éviter l’égarement.
Ce que le texte seul ne transmet pas
La tradition islamique ne constitue pas un corpus plat, mais une structure complexe et stratifiée où le sens réel d’un texte est indissociable de son contexte historique et de ses règles d’interprétation. L’outil premier pour pénétrer cette architecture demeure la langue. Le Coran et les hadiths des Imams (as) emploient un arabe classique d’une précision redoutable, dont la clarté est explicitement soulignée par le Texte Sacré lui-même :
Ce (Coran) ci, c’est le Seigneur de l’univers qui l’a fait descendre, et l’Esprit fidèle est descendu avec cela, sur ton cœur, pour que tu sois du nombre des avertisseurs, en une langue arabe très claire. (Coran 26:192-195)
Puisqu’une racine peut engendrer une multitude de nuances et qu’un terme théologique ne livre ses secrets qu’à travers son étymologie et son usage au 1er siècle hégirien, la compréhension ne peut se limiter à une simple traduction. En effet, là où la traduction ne restitue qu’une silhouette, l’essence et le corps de la révélation résident dans la langue originale de la révélation, seule capable de porter les couches de sens déposées par les Imams (as).
L’Imam al-Sadiq (as) a dit : « Apprenez l’arabe, car c’est une langue avec laquelle Allah a parlé à Ses créatures. » (Bihar al-Anwar, vol. 1, ch. 6)
Sans la maîtrise de cet arabe profond, l’accès à l’essence des textes demeure hors de portée, rendant l’intermédiaire du professeur absolument indispensable. Pourtant, même pour celui qui possède la langue, l’étendue du savoir à conquérir reste immense, car la syntaxe seule ne suffit pas à déduire les méthodes d’interprétation, les règles de pondération entre les récits ou les conditions d’application des jugements. Si l’arabe constitue le socle indispensable sans lequel aucun cheminement ne peut débuter, c’est précisément sa maîtrise qui permet de réaliser pourquoi, dans la quête du sens, il est impossible de progresser seul. Allah ne dit-il pas :
C’est Lui qui a fait descendre sur toi le Livre : il s’y trouve des versets sans équivoque, qui sont la base du Livre, et d’autres versets qui peuvent prêter à d’interprétations diverses. Les gens, donc, qui ont au cœur une inclination vers l’égarement, mettent l’accent sur les versets à équivoque cherchant la dissension en essayant de leur trouver une interprétation, alors que nul n’en connaît l’interprétation, à part Allah. Mais ceux qui sont bien enracinés dans la science disent : « Nous y croyons : tout est de la part de notre Seigneur ! » Mais, seuls les doués d’intelligence s’en rappellent. (Coran 3 : 7)
C’est ce que révèle la lecture du Coran dès qu’on tente de l’aborder sans cadre. La compréhension du Coran obéit à des règles précises que la tradition des Imams d’Ahlul-Bayt (as) a codifiées sur des siècles : les versets ‘âmm (général) et khâss (particulier), les muhkam (explicite) et mutashabih (équivoque), les nassikh (abrogants) et les mansukh (abrogés), sans oublier les batin (ésotériques) et les dzahir (exotériques).
La contextualisation d’un texte sacré impose une rigueur méthodologique où un verset général peut être limité par un verset particulier, et où l’ambigu (mutashabih) ne peut jamais être interprété sans l’appui de l’explicite (muhkam). Cette complexité s’accentue dans les hadiths qui partagent les mêmes règles que le Coran.
Exemple : Un chercheur débutant peut prendre au pied de la lettre une narration sans réaliser que celle-ci a été prononcée sous taqiya (dissimulation licite face à la persécution). Cette clé contextuelle, absente du texte lui-même, ne se révèle qu’à travers la maîtrise des chapitres englobants la totalité des narrations et des règles d’interprétation qu’un enseignant formé possède. C’est ici que réside le danger : l’étudiant peut pratiquer une erreur pendant des années en ayant lu un seul hadith et en étant convaincu de sa justesse, car cette méprise n’a, en apparence, aucune allure d’erreur.
Le professeur : une méthode, pas une bibliothèque
Ce qui distingue véritablement le maître du simple apprenti, ce n’est pas le volume de ses lectures, mais l’intégration d’une méthode rigoureuse qu’il est capable de transmettre. Plus qu’un savoir accumulé, il offre une grille de lecture cohérente ancrée dans la tradition, soustrayant ainsi l’interprétation aux dérives des préférences personnelles. C’est précisément cette structure méthodique qui opère la transition vitale entre la simple lecture et la compréhension profonde, garantissant ainsi une pratique religieuse juste et authentique. Allah nous dit :
Les croyants n’ont pas à quitter tous leurs foyers. Pourquoi de chaque clan quelques hommes ne viendraient-ils pas s’instruire dans la religion, pour pouvoir à leur retour, avertir leur peuple afin qu’ils soient sur leur garde. (Coran 9 : 122)
L’Imam Ja’far al-Sadiq (as) rapporte que le Messager d’Allah (as) a dit : « La connaissance est un trésor, et ses clés sont les questions. Demandez, qu’Allah ait pitié de vous, car ceux qui sont récompensés concernant la connaissance sont quatre : celui qui pose la question, celui qui répond, celui qui écoute et celui qui les aime. » (Bihar al-Anwar, vol. 1, ch. 3)
La question posée à celui qui sait n’est pas un aveu de faiblesse. C’est un acte d’adoration.
Le choix du professeur
La légitimité de l’enseignement repose sur une condition impérative : l’ancrage absolu du professeur dans les sources authentiques du Coran et des hadiths d’Ahlul-Bayt (as). Un professeur s’appuyant sur des fondements étrangers à cet héritage ne transmet plus la religion et il n’est donc pas un professeur selon les critères des Imams d’Ahlul-Bayt (as) qui demande a tout enseignant de dire :
« Ma position sur toute chose est celle de la Famille de Muhammad, qu’il s’agisse de ce qu’ils ont gardé secret ou de ce qu’ils ont divulgué, et de ce qui m’est parvenu d’eux comme de ce qui ne m’est pas parvenu. » (Al-Kâfî de Cheikh al-Kulayni : vol. 1, p. 448)
La subjectivité d’un enseignant risque d’égarer l’étudiant qui, pensant s’attacher à la tradition, ne finit par suivre que l’opinion d’un homme. Sans une maîtrise rigoureuse de l’arabe classique et des méthodes d’interprétation, toute explication dévie de la transmission fidèle pour sombrer dans la spéculation. Dans cette perspective, la rigueur n’est pas une simple option, mais le socle même de la vérité ; car le véritable professeur s’efface derrière le Coran et L’explication des Imams d’Ahlul-Bayt (as), refusant d’appeler les gens à son avis personnel, conformément aux limites tracées par le Coran :
Dis : « Voici ma voie, j’appelle les gens à [la religion] d’Allah, moi et ceux qui me suivent, nous basant sur une preuve évidente. Gloire à Allah ! Et je ne suis point du nombre des associateurs. (Coran 12 : 108)
Ce que l’on recherche auprès d’un professeur c’est la fidélité de ce qu’il a reçu et sa capacité à le restituer à son élève comme il l’a reçu ; sa personne n’est que le vecteur. En confondant le messager avec le message, le discernement s’efface au profit d’une acceptation aveugle, où l’on finit par valider une idée simplement par l’autorité de celui qui l’énonce plutôt que par sa solidité doctrinale. C’est précisément ce mécanisme d’aliénation que le Coran dénonce chez ceux qui, délaissant toute réflexion personnelle, s’attachent aux traditions de leurs ancêtres sans en interroger le bien-fondé :
« Ils dirent : nous avons trouvé nos pères agissants ainsi et nous nous guidons sur leurs traces. » (43:23)
L’enseignement n’est pas un acte de générosité personnelle, mais une obligation sacrée dictée par la tradition, car « celui qui dissimule une science utile sera bridé par Allah d’un mors de feu le Jour de la Résurrection ». Réciproquement, l’étudiant ne cherche pas à se lier à un homme, mais à se rapprocher d’Allah afin de s’inscrire dans le cycle vertueux de l’apprentissage, de la compréhension, de la pratique et, enfin, de la transmission. Dans cet échange, le lien transcende les individus : il n’unit pas simplement deux personnes, mais arrime chaque génération à la suivante, les reliant toutes ensemble à la Source originelle.
S’asseoir avec les savants
La tradition ne se contente pas de recommander l’apprentissage auprès des savants. Elle en fait une discipline de vie.
« Celui qui s’assoit avec l’érudit est digne, et celui qui se mêle aux ignorants sera rabaissé. » (Imam Ali (as), Bihar al-Anwar, vol. 1, ch. 4)
Et Luqman (as) dans son testament à son fils n’a pas dit : « lis les livres des érudits ». Il a dit :
« Accompagnez les érudits et asseyez-vous avec eux, visitez-les dans leurs maisons. Peut-être que si vous leur ressemblez, vous deviendrez comme eux. » (Bihar al-Anwar, vol. 1, ch. 4)
La proximité avec un professeur transmet une dimension que les livres seuls ne peuvent offrir : une posture intellectuelle et une rigueur de raisonnement qui s’acquièrent par l’imprégnation plus que par l’étude théorique. Au-delà de la formation personnelle, tout chercheur honnête finit par butter sur une frontière où la lecture individuelle, aussi sérieuse soit-elle, ne suffit plus à résoudre la complexité du réel. Qu’il s’agisse de successions, de rites funéraires ou de contrats complexes, les cas limites de la jurisprudence imposent une précision où la moindre erreur d’interprétation engendre des conséquences réelles et parfois irréversibles. Dans ces domaines cruciaux, la tradition ne laisse aucune place à l’ambiguïté et exige le recours à une autorité formée.
« Regardez parmi vous celui qui rapporte nos hadiths, connaît nos jugements, et prenez-le comme juge. » (Man Lā Yaḥḍuruh al-Faqīh, Volume 3, Livre 1, Chapitre 1, hadith 1)
Ce hadith ne dit pas : consultez quelqu’un d’instruit. Il dit : celui qui connaît nos hadiths et nos jugements. C’est une qualification précise, qui renvoie à celui qui a reçu la tradition dans sa globalité et peut rendre un jugement ancré dans ce que les Imams (as) ont réellement enseigné. Ce que cela implique est lourd : si cet homme n’existe pas, si la chaîne s’est rompue, la question reste sans réponse juste. Et c’est précisément ce que les Imams (as) ont averti. La menace pour la religion ne vient pas de l’extérieur. Elle vient du silence qui s’installe quand personne ne transmet plus.
Le Messager d’Allah ﷺ a dit : « Allah ne retire pas la science en l’arrachant du cœur des hommes, mais Il la retire en faisant mourir les savants. Quand il ne reste plus aucun savant, les gens prennent des ignorants pour guides : on les interroge, ils tranchent sans science, ils s’égarent et égarent les autres. » (Bihar al-Anwar, vol. 2, ch. 15)
Ce ne sont pas les livres qui disparaissent quand les savants meurent. Ce sont les clés pour les lire. Et si la présence du savant est ce qui maintient la religion vivante dans une communauté, alors celui qui a eu la chance d’apprendre auprès de lui n’est pas simplement un bénéficiaire. Il est le prochain maillon de la chaîne. C’est ce que le Messager d’Allah ﷺ a exprimé en des termes que la tradition n’a jamais relativisés :
« Tes pères sont au nombre de trois : celui qui t’a engendré, celui qui t’a marié et celui qui t’a enseigné. » (Al-Ghadir, Allama al-Amini, tome 1, page 30)
Un enseignant transmet la capacité à comprendre ce que Dieu veut de cette vie. Et le Prophète Muhammad ﷺ a traduit cela en termes de possessions : « Celui qui enseigne une question (de la religion) à quelqu’un c’est comme s’il le possédait. On lui demanda : Ô Messager d’Allah ! Peut-il le vendre ? Alors il répondit : Non, mais il peut lui ordonner et lui interdire » (Bihar al-Anwar, vol. 2, ch. 10)
La dette contractée envers l’enseignant n’est pas proportionnelle à la quantité transmise, mais à la nature de ce qui est transmis. Et cette nature exige une posture en retour. L’Imam Ali (as) a dit :
« Ne laisse pas ta langue mordante se déchainer contre celui qui t’a donné la parole, ni ton éloquence s’attaquer à celui qui t’a guidé sur le droit chemin » (Bihar al-Anwar, vol. 2, ch. 10 – Nahj Al Balagha)