Introduction
L’article précédent a établi qu’un calife divin est une nécessité métaphysique : Allah, dans Sa sagesse, ne laisse pas Sa création sans direction. Mais poser l’existence du guide ne suffit pas. Il reste à comprendre pourquoi ce guide ne peut pas être un homme ordinaire, sujet à l’erreur et au péché. La réponse tient dans un concept précis : l’infaillibilité, ou Ismah en arabe.
L’infaillibilité n’est pas seulement une protection contre l’erreur. Elle est l’attribut nécessaire d’un être qui est le lien vivant entre l’Éternel et le temporel. Pour le démontrer, trois réalités doivent être établies dans l’ordre :
●A : la nature de la science des élus.
●B : la fonction qu’elle leur confère.
●C : l’infaillibilité que cette fonction exige nécessairement.
I. La science des élus divins : une connaissance reçue, non acquise (‘ilm ladunni)
La science du guide (’ilm ladunni) divin n’est pas le produit d’un effort intellectuel ou d’une érudition accumulée. Elle est une connaissance directement transmise par Allah, sans médiation humaine. Le Coran en donne un exemple paradigmatique à travers la figure de Al Khidr (as), exemple :
« Nous avions rencontré l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions accordé une miséricorde de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science venant de Nous. » (Sourate 18, verset 65)
Ou ici en s’adressant au Prophète Muhammad (saws) :
« Allah a fait descendre sur toi le Livre et la sagesse, et Il t’a enseigné ce que tu ne savais pas. » (Sourate 4, verset 113)
Et dans le verset parlant du roi Saul (as) :
Il dit: « Allah, vraiment l’a élu sur vous, et a accru sa part quant au savoir et à la condition physique.» (Sourate 2, verset 247)
La source du savoir d’un élu divin, provient du Créateur Lui-même. Ce principe est posé comme une loi divine universelle, Allah dit :
« Nous n’avons envoyé, avant toi, que des hommes auxquels Nous avons fait des révélations. Demandez donc aux gens du rappel si vous ne savez pas. » (Sourate 16, verset 43)
Ce verset établi deux affirmations simultanées :
- A : Les guides envoyés par Allah sont des hommes auxquels Il a fait une révélation, où qu’il a inspiré, confirmant que la science reçue (’ilm ladunni) n’est pas acquisition personnelle du guide. Exemple :
Ils trouvèrent l’un de Nos serviteurs à qui Nous avions donné une grâce, de Notre part, et à qui Nous avions enseigné une science émanant de Nous. (Sourate 18, verset 65)
- B : Une autre catégorie d’hommes qui ne savent pas, ceux là ne peuvent diriger et guider les peuples. Leur devoir est de se référer à ceux qui savent. La hiérarchie est établie par Allah, et non par l’homme. Allah dit :
Ô vous qui avez cru ! Quand on vous dit : « Faites place [à ceux qui savent] dans les assemblées », alors faites place. Allah vous ménagera une place (au Paradis). Et quand on vous dit de vous lever, levez-vous. Allah élèvera en degrés ceux d’entre vous qui auront cru et ceux qui auront reçu le savoir. Allah est Parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. (Sourate 58, verset 11)
Puis il dit :
Est-ce que celui qui, aux heures de la nuit, reste en dévotion, prosterné et debout, prenant garde à l’au-delà et espérant la miséricorde de son Seigneur… Dis: « Sont-ils égaux, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? » Seuls les doués d’intelligence se rappellent. (Sourate 39, verset 9)
- C : ‘ilm ladunni : C’est cette science qui distingue les guides élus du reste des hommes : elle est une attribution divine, conférée à celui qu’Allah a choisi pour être Son représentant sur terre, elle est maintenue vivante en lui par la présence continue d’un ange attribué pour cela : le Saint-Esprit. Sa présence n’est pas ponctuelle mais une assistance permanente, elle accompagne le guide de sa naissance à sa mort.
II. La fonction de guide divin : le pont entre les hommes et Allah
Cette science reçue définit une fonction précise : Allah est, par essence, hors de portée de toute faculté humaine, Il ne peut être vu, ni perçu par l’imagination. Allah dit :
« Les regards ne L’atteignent pas, mais Lui atteint tous les regards. Il est le Subtil, le Parfaitement Connaisseur. » (Sourate 6, verset 103)
Allah attend de Ses créatures qu’elles le reconnaissent et qu’elles lui obéissent. Comment une créature peut-elle obéir à un Créateur qu’elle ne peut pas percevoir avec ses sens ?
La sagesse divine impose l’établissement d’un intermédiaire. Cet intermédiaire doit être humain afin de préserver une part de mystère et etablir le libre arbitre. Allah dit :
Nous dîmes : « Descendez d’ici, vous tous ! Toutes les fois que Je vous enverrai un guide, ceux qui [le] suivront n’auront rien à craindre et ne seront point affligés. » (Coran 2, verset 38)
Puis il dit :
Si Nous avions désigné un Ange [comme prophète], Nous aurions fait de lui un homme et Nous leur aurions causé la même confusion que celle dans laquelle ils sont. (Sourate 6, verset 9)
III. L’Infaillibilité : Le Pont Sacré
Si le guide est le pont entre les hommes et Allah, ce pont ne peut admettre ni déformation ni rupture de l’information divine.
Un intermédiaire qui altère le message n’est plus fiable divinement, il devient un obstacle. Dans le coran Allah nous dit :
« Nous fîmes d’eux des imams qui dirigeaient par Notre ordre. » (Sourate 21, verset 73)
L’expression « par Notre ordre » indique que la direction prise n’est pas la volonté du guide lui-même, mais celle qu’Allah a établi travers lui. Suivre le guide c’est donc suivre Allah. L’infaillibilité n’est pas une simple récompense pour la piété du guide, mais une caractéristique intrinsèque de sa fonction, car sa nature même de lien avec Allah lui interdit toute erreur.
IV. L’Infaillibilité : Une Nécessité Absolue
La nécessité de l’infaillibilité repose sur une logique implacable : si le guide était sujet à l’erreur, le croyant n’aurait aucun moyen de discerner la révélation pure de la défaillance humaine, puisque le guide constitue précisément l’ultime recours pour trancher le vrai du faux. Tenter de soumettre ses propos à la validation d’une autre autorité faillible entraînerait une régression à l’infini, rendant toute certitude religieuse impossible. Pour briser ce cycle et ancrer la foi sur un socle inébranlable, la direction divine doit impérativement s’incarner en un être préservé de toute faute ; ainsi, la raison démontre que l’Ismah n’est pas un luxe théologique, mais la condition sine qua non de la validité du message divin.
V : Conclusion
En résumé, l’infaillibilité (Ismah) s’impose non pas comme un simple titre honorifique, mais comme la clé de voûte indispensable de la guidance divine : elle unit une science infuse et permanente (‘ilm ladunni), transmise par le Créateur, à la fonction vitale de médiateur entre l’Éternel et l’humanité. En tant que « Pont Sacré », le guide doit être intrinsèquement préservé de l’erreur pour garantir que l’obéissance qui lui est vouée soit, sans l’ombre d’une distorsion humaine, une obéissance absolue à Allah Lui-même. Sans cette pureté ontologique, la direction divine perdrait sa certitude et la foi son ancrage ; dès lors, la raison et la révélation s’accordent pour affirmer que l’Ismah est la condition sine qua non par laquelle la Sagesse divine demeure accessible, intacte et souveraine à travers les âges.